Lettre ouverte à Monseigneur Nicodème Barrigah Benissan

30 04 2010

« Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira » ( Jean 8. 33)

Monseigneur,

Les heures que nous vivons actuellement au Togo sont d’une gravité historique. De ces heures dépend largement l’avenir du Togo. Moi qui ne suis pas catholique, mais croyant comme vous et qui respecte l’autorité religieuse quelle qu’elle soit, je m’adresse à vous, parce que je sais que vous savez ce qui est bien pour le Togo, pour son avenir et que vous avez les moyens de jouer un rôle déterminant dans la construction de cet avenir. Je le fais en ce jour du cinquantième anniversaire de notre indépendance, pour que vous mesuriez non seulement le chemin parcouru, mais aussi l’importance du rôle qui vous incombe en ces heures et que les générations futures vous reconnaîtront, si vous l’accomplissez comme il se doit.

Dois-je vous rappeler, selon l’Evangile, que quiconque sait ce qui est bien, mais ne le fait pas commet un péché ? Or, non seulement par la connaissance de la vérité sur les moments que nous vivons, par l’analyse objective des faits qui marquent ces moments, mais aussi par la position que vous occupez, vous avez les moyens d’influencer ces événements dans le sens de l’avenir.

Quels sont ces moyens dont vous disposez ?

Vous êtes une autorité spirituelle et morale, c’est indéniable. Et, même si le principe de la séparation de l’Eglise et de l’Etat vous impose de vous mettre à l’écart du débat politique, la sauvegarde de l’esprit et de la morale vous place du côté de ceux qui défendent les valeurs de vérité et de justice. La Vérité avec grand V et la Justice avec grand J n’existent peut-être pas en ce bas monde, mais, l’épiscopat togolais qui a commis aussi une mission d’observation aux élections présidentielles du 4 mars a sa vérité à dire sur l’événement et nous sommes des millions de Togolais à vouloir ardemment connaître cette vérité. Autrement, à quoi aurait servi cette mission de l’Eglise ?

Le deuxième moyen important à votre disposition est que vous avez été nommé Président de la Commission Vérité-Justice-Réconciliation. Quand on connaît l’histoire du Togo, depuis le traité de protectorat signé avec l’Allemagne en 1884 jusqu’à ce jour, en passant par les années de la colonisation française, le vote historique du 27 avril 1958, première victoire du peuple togolais sur un pouvoir arbitraire, la proclamation effective de l’indépendance le 27 avril 1960, l’assassinat du premier président élu le 13 janvier 1963, les années de dictature des Gnasingbé, histoire tourmentée, faite de sang, de souffrance, d’exil, d’injustices, d’oppression, de va-et-vient infernal entre crimes et vengeances, mais aussi, il faut le dire, d’unité forgée dans les aspirations communes, la lutte pour la réalisation de ces aspirations, l’opiniâtreté, les espoirs déçus, les blessures, les déchirements, les recommencements…, le rôle de la Commission que vous présidez est incontournable pour redonner forme, consistance et durée au tissu national.

À vrai dire, je ne suis pas d’accord sur les circonstances de nomination de cette Commission, car d’abord, je ne reconnais aucune légitimité au pouvoir qui l’a faite. Vous conviendrez avec moi, avec des millions de Togolais, que ce pouvoir né de la fraude et du massacre de plusieurs centaines de Togolais en 2005 n’est pas une émanation du peuple souverain du Togo. Mais, parfois, dit-on, la fin justifie les moyens. Et moi qui, tout en remettant absolument en cause les moyens, tiens cependant fermement à la fin, c’est-à-dire à la Réconciliation véritable entre Togolais, à un nouveau départ vers un destin commun de la nation togolaise, j’étais prêt à oublier les moyens. Peut-être auriez-vous vous-même fait cette réflexion. Mais voilà qu’aujourd’hui, les moyens mêmes qui se perpétuent, c’est-à-dire le mensonge, la violence, les brimades risquent de compromettre la fin. Vous savez aussi que le parjure répété d’Eyadema puis de son fils qui n’ont jamais été réellement élus par le peuple togolais nous installe pleinement dans ce qu’on peut appeler l’abominable, dans l’absence totale de valeurs spirituelles et morales. Je ne suis pas bien placé pour vous indiquer ce que vous devez faire dans ces conditions, mais j’estime pouvoir exprimer librement ce que je pense :

-  il y a lieu de remettre en cause le but réel poursuivi par ceux (ou celui ) qui vous ont nommé à la tête de la Commission, pour savoir si ce qu’ils recherchent, c’est la Vérité, la Justice et la Réconciliation. Et si ce n’est pas cela, que serait-ce donc ? Juste vous utiliser, vous instrumentaliser à des fins de conservation du pouvoir, de sa „ bénédiction“ (à la manière de celle recherchée par Caïn en faisant une offrande à Dieu, Caïn qui aurait voulu instrumentaliser Dieu pour servir sa puissance personnelle sur son frère Abel ).

-  si donc les conditions dans lesquelles baigne le pays, par la faute même de ceux qui vous ont nommé à la tête de la Commission Vérité-Justice-Réconciliation ne sont pas favorables pour réaliser votre mission, atteindre vos objectifs, ne pensez-vous pas ( et si vous le pensez, pourquoi ne dites-vous pas ) que ces conditions doivent être d’abord changées, c’est-à-dire que le pouvoir actuel doit être remplacé par un autre, conforme aux aspirations du peuple, à l’expression de la volonté du peuple ? Je crois que cela est indispensable à la légitimation même de votre Commission.

Votre prénom, Monseigneur, me fait penser à cet entretien que le Seigneur a eu avec ce docteur de la loi, allé s’instruire auprès de lui, en catimini, de nuit, par crainte de représailles des pharisiens dont il était lui-même. Je souhaite d’abord que la crainte ne vous guide pas dans vos décisions comme ce Nicodème dans Jean 3, 1à 21.

Mais, c’est à une question primordiale que Jésus lui a posée dans ce passage que je m’intéresse : „ Tu es docteur d’Israël et tu ne sais pas ces choses ?“. En toute fraternité, je me permets ici de vous tutoyer, pour mieux paraphraser la question du Seigneur :“ Tu es un leader d’opinion au Togo et tu ne sais pas que ceux qui oppriment, massacrent, affament le peuple togolais sont des usurpateurs, des gens pour qui seuls comptent le pouvoir et l’argent, quels que soient les moyens par lesquels ils les obtiennent ?“ Ne prenons pas tous le risque de devenir des moyens aux mains du pouvoir Gnassingbé.

Mais plutôt que la vérité soit pour ceux qui la connaissent, une force extraordinaire pour agir en faveur de la justice et de la vraie réconciliation au Togo

Sénouvo Agbota ZINSOU

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