La chute de Blaise Compaoré racontée par le juriste burkinabè Ibrahim Ilboudo.

13 11 2014
I.Ilboudo

I.Ilboudo

Ibrahim Ilboudo est un juriste burkinabè qui  réside  en France depuis 2002. Il a été de 2002 à 2006 le secrétaire  général de l’Association des Etudiants Burkinabé en France (l’AEBF) qui est la branche française  de l’Union Générale des Etudiants Burkinabé. Il a représenté  l’AEBF au sein du Collectif France contre l’impunité au Burkina Faso. Ibrahim Ilboudo est l’un des témoins oculaires de la chute de Blaise Compaoré le 30 octobre 2014. Dans cette interview exclusive, Ibrahim Ilboudo dit tout sur le balayage de Blaise Compaoré, le rôle de la France, la réhabilitation de Thomas Sankara et l’avenir du Burkina Faso. Bonne lecture.

Vous êtes l’un des témoins oculaires, vous avez vécu la chute du président Compaoré le 30 octobre dernier, décrivez nous le 30 octobre 2014 tel que vous l’avez vécu.

Pour commencer, je tiens à vous remercier de m’avoir donné la parole pour m’exprimer sur les événements politiques en cours au Burkina Faso. Je remercie également vos lecteurs d’ici et d’ailleurs.

La journée du 30 Octobre 2014 m’a trouvé à Bobo-Dioulasso la deuxième ville du Burkina Faso. La veille, pour protester contre la volonté de Blaise Compaoré suite à l’annulation du projet de la modification de l’article 37, de demeurer président jusqu’à la fin de son mandat en 2015, les leaders politiques et la société civile ont lancé un appel à manifester le 30 octobre. Cet appel a été entendu partout au Burkina Faso et surtout à Bobo-Dioulasso.

Dès 8H du matin, je me suis joins  à la manifestation qui au départ était pacifique et discipliné. Malheureusement, d’autres personnes dans la manifestation ont commencé à scander les noms de certains ténors du parti au pouvoir à Bobo et en demandant d’aller bruler leurs domiciles. Au même moment, environ vers 10 H ils ont commencé à piller les magasins et les petits commerces qui étaient ouverts. A partir de cet instant, J’ai décidé de quitter le cortège des manifestants pour me rendre à la maison. Une fois à la maison, j’ai vu des pillards passer avec  divers matériels de maison et des ustensiles de cuisine emportés de chez les parents de Alain Edouard Traoré, le ministre et porte-parole du gouvernement qui est un voisin du quartier .Ensuite, J’ai vu une grosse fumée à la hauteur du même domicile. Lorsque m’a curiosité m’a poussée d’aller voir, j’ai constaté sur place que toute la maison de la famille de Alain Traoré était partie en fumée.

Entre 12H et 13H, en écoutant les radios locales, j’ai entendu que tous les élus locaux issus du CDP, le parti au pouvoir avaient subi le même sort.

Vers 14h, un ami m’a informé par téléphone que la Mairie Centrale de la ville a été brulée par des manifestants. J’ai donc décidé de faire un tour en ville. Quelle ne fut pas m’a surprise désagréable de constater que le palais de justice de la ville a été également brulé et tous ses matériels et documents sont brulés ou emportés. Pour ma part, ce fut une désolation !!!

Est-ce que l’insurrection du 30 octobre était prévisible ?

L’insurrection du 30 Octobre était prévisible mais sans savoir quelle envergure cela pourrait prendre .La mobilisation du 28 octobre sur l’ensemble du territoire portait les signes d’une colère populaire en ébullition. Mais pour ne pas voir ces signes, il fallait être quelqu’un qui croit aux pratiques fétichistes et maraboutiques. Ce fut le cas de Blaise et de son clan. Le ras le bol général était perceptible.

Le  peuple burkinabè est perçu comme un peuple docile à Compaoré avec une opposition amorphe, comment expliquez la subite détermination des burkinabès à en finir avec l’ère Compaoré ?

Le  peuple Burkinabé  avait été longtemps perçu comme docile à Compaoré pour la simple raison que cette population avait été traumatisée  par les actes criminels à son encontre dans les années 90. D’abord, la source de son pouvoir découle d’une violence inouïe. En occurrence l’assassinat crapuleux de Thomas Sankara et des 12 camarades à la date du 15 Octobre 1987. Ensuite l’assassinat massif des soldats de Koudougou qui s’étaient révoltés  contre l’assassinat de Sankara. Enfin, il y a eu une longue série d’assassinats politiques dont le plus tristement emblématique est celui du journaliste Norbert Zongo le 13 décembre 1998.

Mais depuis les mutineries de 2011 pendant laquelle Blaise Compaoré a dû fuir son domicile pendant une journée, la population Burkinabé a pris conscience que Blaise n’était pas un superman et  qu’une vraie mobilisation pouvait  le faire partir.

Quant au caractère amorphe de l’opposition Burkinabé, il faut savoir quelle s’est amélioré  ces 5 dernières années. Elle a  connu une recomposition avec l’arrivée du Président de l’UPC Zéphirin DIABRE et les leaders de l’MPP qui sont des démissionnaires du CDP, le parti au pouvoir. Cette recomposition a donné un élan  dynamique à l’opposition. A cela, il faut ajouter le rôle majeur joué par la société civile notamment le Balai citoyen dirigé par le tandem Smokey et Samsk le dja tous deux, artistes musiciens. La capacité de mobilisation de la société civile et de l’opposition a donné un espoir à tous les démocrates Burkinabés qu’une mobilisation révolutionnaire pourrait mettre fin au projet de modification de l’art 37 et pire anticiper le départ de Blaise Compaoré avant même la fin de son mandat en 2015. Effectivement cette mobilisation révolutionnaire qui a pris forme le 30 oct sur l’ensemble du territoire a permis de mettre fin au système oligarchique de gouvernance au Burkina Faso.

Après la chute de Compaoré, le peuple burkinabè a organisé une séance Burkina propre, une initiative qui trouve ses racines dans la tradition histoire de débarrasser le pays des mauvaises choses qu’il a connu sous le régime Compaoré ?

L’opération Burkina propre est un acte citoyen initié par le Balai Citoyen une des organisations de la société civile, pour montrer que malgré les actes de violences poser ici et là ; les Burkinabé sont avant tout un peuple responsable et travailleur. C’est également un acte en référence à l’opération « mana mana » (la brillance) une des opérations de l’assainissement de nos villes  qui avait été initié par Thomas Sankara pour rendre nos villes propres à l’occasion des grandes fêtes. L’opération Burkina propre a  été enfin un acte symbolique de purifier le  Burkina Faso des actes impures du régime Compaoré.

Comment analysez-vous le rôle de la France dans l’exfiltration en côte d’ivoire de Compaoré ?

Le rôle  joué par la France a démontré encore une fois de plus que la fin de la France-Afrique proclamée par le président Français François Hollande est un leurre. L’impérialisme français  en Afrique Francophone qui a toujours été décrié par les panafricanistes   est plus que jamais d’actualité. Cette exfiltration est  une ingérence dans les affaires intérieures d’un autre Etat souverain. Ce qui est une violation flagrante du droit international en matière de la souveraineté des Etats. Mais plus concrètement  c’est une sorte de reconnaissance à Blaise pour le service rendu à la France. Ceci est la preuve que les Etats Africains ne doivent pas compter sur la France pour l’instauration de la vraie démocratie. La France ne fait que défendre ses propres intérêts matériels  et moraux.

Que dites-vous de la réaction de l’armée qui prend le pouvoir après le combat héroïque du peuple ?

La prise du pouvoir par l’armée après une révolution à la main nue menée par le peuple est un acte honteux. L’armée a assisté sans dire mot à toutes les dérives du régime. Personnellement ce qui me fait plus mal, est que  non seulement l’armée est responsable de quelques amnistiants tués par balles, ensuite le nouvel homme fort de la junte était le second du Commandant du Régiment de la Sécurité Présidentielle. Comment peut-on avoir servi un régime contre un peuple et prétendre remplacer ce même régime conformément aux attentes de la population insurgée ? Notre révolution nous a été volée tout simplement par l’armée.

Un des personnages incontournables que le monde entier a découvert c’est le roi des Mossi, le Mogho Naba, parlez-nous de cette personnalité très vénérée au pays des hommes intègres.

Le Mogho Naba est le chef suprême des mossis, l’ethnie majoritaire au Burkina Faso. Elle représente une autorité coutumière et morale pour  les mossis ainsi qu’une frange de la population Burkinabé. L’autorité de Mogho Naba est plus importante aux yeux de certaines populations mossis  que l’autorité politique du président du Faso. Il est en quelque sorte le garant de la paix sociale entre les politiques et les autres acteurs de la vie sociale au Burkina Faso. A ce titre, le Mogho Naba est courtisé par toutes les forces politiques et sociales du pays. Avoir le soutien de Mogho Naba permet d’acquérir une certaine légitimité au sein de la population.

Comment entrevoyez-vous l’avenir du Burkina ?

En ce qui concerne l’avenir du Burkina Faso, pour ma part, j’ai l’espoir qu’il sera plus meilleur. Avec la charte pour la gestion de la transition, je pense qu’on aura droit à une constitution, en ce sens qu’elle sera élaborée en dehors de tout contexte de pression et en absence d’un président de l’exécutif en cours de mandat. Toutes les forces politiques en présence auront un traitement égal et la société civile représentée à toutes les instances décisionnelles. La transparence des scrutins sera plus que jamais garantie dans les jours à venir au BURKINA FASO.

Madame Sankara s’est exprimée sur les antennes de la BBC en annonçant son retour ainsi que celui de ses enfants, quelle lecture faites-vous de cette interview ?

Je ne l’ai pas écouté mais je sais quelle n’a cessé de répéter que le jour que le clan Compaore quittera le pouvoir, elle fera son retour au bercail. J’estime que son retour  avec ses enfants va contribuer à accélérer le dossier judiciaire relatif à l’assassinat de son mari. Enfin je pense qu’elle pourra  jouer le rôle d’unificatrice de toutes les forces politiques se réclamant de la vision de son mari.

Que doit-on faire pour réhabiliter le Président Sankara ?

Pour la réhabilitation de Sankara, il faut commencer par  faciliter le retour de sa famille en leur réservant un accueil triomphal. Ensuite il faut procéder à l’authentification de ses ossements afin de lui construire une sépulture digne d’un président de la république. Enfin il faut veiller à ce que ses assassins qu’ils soient commanditaires ou exécutants soient tous juger et condamner  avec toute la rigueur de la loi pénale.

Beaucoup d’informations font état de ce que les ressortissants togolais et ivoiriens ont été pris à partie par vos frères, pourquoi?

Ce sont des informatisons dont je n’ai pas vérifié la véracité car c’est par vous que je l’apprends à l’instant même. Mais si ces informations s’avéraient, je pense que c’est parce que des rumeurs ont fait état de la présence des soldats togolais et ivoiriens qui semblent-ils, ont porté main forte au régime Compaoré durant ces derniers instants de son pouvoir. Mais je pense que les autorités doivent demander à la population de ne pas céder aux amalgames entre les faits des mercenaires et les populations civiles étrangères vivant chez nous.

D’autres informations ont fait état des pratiques sataniques, dont se livrerait François Compaoré, le frère du président déchu. Qu’en est-il exactement et quel était sa place réelle au sein du pouvoir de son frère, il est cité comme un personnage incontournable.

Je n’ai pas les preuves tangibles mais les medias nous ont apporté de telles pratiques parmi les quelles, lui et sa femme s’adonneraient avec  à l’assassinat macabre des enfants dont ils buvaient ensuite leur sang. Toutes ces pratiques ont un seul but c’est d’hypnotiser en quelque sorte le peuple afin que leur clan ne perde jamais le pouvoir.

Pour avoir le cœur net, je suis allé moi-même au domicile de François Compaoré à Ouaga pour m’imprégner de la réalité. J’ai pu percevoir des taches du sang sur un mur du sous-sol de sa maison. Mais je me réserve de confirmer que c’est du sang humain. J’ai ensuite aperçu quelques objets fétichistes ou mystiques. Sans aucun doute c’était un amateur de la pratique fétichiste.

François Compaoré que les Burkinabés avaient surnommés le petit président était un personnage qui rassemblait tous  les tares du régime. Ainsi, on lui impute plusieurs assassinats politiques dont celui du journaliste Norbert Zongo. C’était l’intouchable de la république. On lui prête même d’être celui-là qui choisissait nos premiers ministres à la place de l’ex président Blaise Compaoré.

Pensez-vous que la situation au Burkina puisse avoir des répercussions sur celle du Togo surtout dans la perspective des élections présidentielles de 2015 ?

La répercussion de la situation du Burkina Faso sur le Togo, est inévitable et même au-delà du Togo comme La Guinée Equatoriale, le Rwanda et les deux Congo. Je pense que Jean Pierre Fabre et les autres opposants vont s’inspirer de la ferveur politique qui prévaut au Burkina Faso pour obtenir une révision de la constitution notamment la disposition relative à la non limitation du mandat présidentiel. La révolution Burkinabé risque d’avoir un effet domino en Afrique noire Francophone.

Un mot à l’endroit de l’Afrique et ses dirigeants ? 

Je souhaite que les  Africains et les dirigeants Africains prennent conscience que le développement de notre continent ne viendra pas d’ailleurs. Détournez nous de l’aide publique au développement qui en réalité est une aide à la paupérisation. Le vrai développement d’un Etat comme disait Thomas Sankara commence par l’autosuffisance alimentaire.

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