Fadel Barro à Lomé, fiche portrait du journal français  »Libération » sur l’un des ténors du mouvement y en a marre au Sénégal

14 01 2015
F.Barro

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Tout a commencé dans le noir, lors d’un énième délestage à Dakar. «A l’époque, les coupures d’électricité pouvaient durer vingt heures», se souvient Fadel Barro. Cette nuit-là, dans son appartement des Parcelles assainies, banlieue de la capitale sénégalaise, le ras-le-bol s’exprime. Abdoulaye Wade, le président de l’époque, «qui a bousillé le contrat social», en prend pour son grade. «L’opposition inaudible, le sous-développement qui pousse les jeunes à partir sur des pirogues pour périr en mer, les projets démesurés du pouvoir comme le Monument de la renaissance africaine», tout y passe.

L’exacerbation n’est pas neuve. Elle est le fruit d’une «longue sédimentation de frustrations», souligne l’ex-journaliste de la Gazette qui comprend, ce 15 janvier 2011, qu’«écrire ne suffit plus». Réunis autour d’une bougie, étudiants, journalistes et rappeurs – ceux du groupe Keurgui – n’épargnent personne. Pas même «la jeunesse sénégalaise, complice par passivité». Jusqu’à décider, à 4 heures du matin, de partir au front.

Le mouvement Y en a marre est né. Deux jours plus tard, ils officialisent le lancement de cette coquille, encore vide. Son but ? «Placer les préoccupations des citoyens au cœur de l’action politique», explique Fadel Barro, devenu coordinateur du collectif et symbole, selon l’institut de recherche Thinking Africa, d’une «génération qui tourne le dos à l’exil et au défaitisme».

Bonnet en laine noir et blanc sur le chef, le même que portait Amílcar Cabral – le Che Guevara guinéen -, il égrène les étapes de la montée en puissance du mouvement. Mars 2011, Y en a marre lance les «Mille plaintes contre le gouvernement du Sénégal», une pétition pour «sortir le pays du fatalisme et désigner un responsable». Tout un programme dans cet Etat qui a baptisé une de ses rues «Dieu décide», sourit-il. Avril 2011 marque le temps du Daas fanaanal, soit, en langue wolof, celui d’«aiguiser les couteaux en vue d’égorger». En fait, une campagne d’inscription sur les listes électorales visant à «canaliser la violence pour en faire une force utile».

Décembre 2011, l’élection présidentielle approche. «Faux ! Pas forcé», l’action contre la candidature de Wade, est un échec. Mais les militants font plier la tentative de réforme constitutionnelle. Mars 2012, le «Vieux» est doublé par Macky Sall qui remporte le scrutin. Y en a marre n’y est sans doute pas pour rien. De là à parler de soutien ? «Indirectement, oui», avoue le coordinateur qui précise que ce n’était pas le but initial du mouvement.

Quelques jours plus tard, le nouvel élu déploie l’organigramme des futurs ministères sur son bureau et laisse carte blanche à Fadel Barro et ses acolytes pour faire leur choix. Ceux-ci déclinent l’entrée aux responsabilités. «On lui a dit que le meilleur moyen de l’aider, c’était de continuer à le critiquer.»

L’esprit du collectif se diffuse au Sénégal, puis en Europe et dans les pays africains voisins où les actions de formation se multiplient. «Le pouvoir a fait notre communication en interdisant nos manifestations», s’amuse Fadel Barro. Autre ciment : le hip-hop, «une coïncidence heureuse». Lui n’y goûte que du bout des oreilles. Lunettes noires un brin austères, jeans et derby en toile, le journaliste tendance intello n’a pas grand-chose à voir avec la dégaine MC – baggy, torse nu et montre dorée remontée au biceps – de ses amis d’enfance du groupe de rap Keurgui. Reste que ces griots modernes ont permis «de vulgariser le message» et d’interpeller l’opinion. Jusqu’à Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, qui leur rend visite en 2012 dans ce même appartement devenu QG.

Un an plus tard, Barack Obama, himself, demande à les rencontrer sur l’île de Gorée, lors d’une table ronde. Fadel Barro lui parle de «l’espoir de la jeunesse africaine qui croit en elle». Obama est «touché». Pas autant, peut-être, que son interlocuteur, pas prêt d’oublier le «be strong Fadel» lancé par le président américain, une tape sur l’épaule en bonus. De quoi galvaniser ce fin communicant déjà bien doté en énergie, et ce malgré un «physique en apparence un peu fragile»,note Mamadou Biaye, son ancien directeur de publication au Quotidien, le journal des débuts. «Fadel a l’âme d’un meneur. Déjà, stagiaire, il n’arrêtait pas de proposer des sujets. C’est un homme d’initiatives.» Sa force ? «Son goût pour la gestion de la cité et sa capacité d’écoute», analyse l’ex-chef devenu ami. Fadel Barro évoque quant à lui sa capacité à entendre et à observer «ce qui ne va pas». Doté d’une aura qui n’a rien d’artificielle, il possède un phrasé acéré mais tempéré, qui déroule une pléiade d’arguments musclés, à rendre jaloux quelques politiciens de seconde classe. A se demander si, à 36 ans, l’amateur outsider ne serait pas en train de passer en catégorie professionnelle ? Négatif. «Militer, ce n’est pas un métier, répond-il, précisant toutefois être, à l’occasion, indemnisé par des ONG. Mais cela prend du temps.» Jusqu’à 80% du sien, en parallèle avec la réalisation de piges qu’il signe sous pseudo pour la presse étrangère. Le reliquat de temps épargné est réservé à sa famille «sans laquelle [il] ne s’en sortirai[t] pas». Sa femme est une réalisatrice française rencontrée au cours d’un tournage sur Y en a marre. Ils ont un fils de 20 mois. Quant à passer le flambeau pour souffler un peu, il a essayé de le faire lors de la dernière assemblée générale, «mais les autres n’ont pas accepté». De quoi prendre la gosse tête ? Négatif, encore. Car «le combat n’est pas celui d’un homme, mais celui d’un groupe». Le reste est une question de devoir qui empêche de baisser les bras «alors que la mal-gouvernance gangrène toujours le pays».

Cette rigueur serait née à Kaolack, au sud de Dakar, où il a grandi dans une famille musulmane, autoritaire et religieuse, sous la tutelle de Mimi, sa grand-mère, «une dame de fer», qui s’occupait de lui quand il n’était pas à l’école coranique. On pense aux talibés, gamins déguenillés aux mains des marabouts et contraints à la mendicité mais lui dépeint une tout autre réalité, stricte et heureuse. «Cela m’a forgé», assure-t-il. Turbulent au lycée, il est gréviste et monte un syndicat. Arrivé à l’université, il tente de faire du droit pour devenir avocat, avant de bifurquer vers le journalisme, puis d’être rattrapé par ses convictions.

S’il ne fallait retenir qu’un fait marquant de ce parcours de militant pré-quadra ? Difficile de choisir. Des scènes drôles avec les policiers. L’histoire de ce vieil aveugle échappant à la surveillance de ses enfants pour venir manifester. Et ce jeune du nord du pays, jamais vu mais souvent joint par téléphone, tué lors d’un rassemblement. «A ce moment-là, tu t’en veux presque», doute un instant le guérillero pacifique, avant de se jurer de ne jamais abdiquer.

En 5 dates

1977 Naissance à Kaolack (Sénégal). 2004 Rédacteur au Quotidien, puis à la Gazette2011 Création du mouvement Y en a marre. Mars 2012 Défaite de Wade à la présidentielle. 2012 Mariage et naissance de son fils.


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