Entrevue avec Sami Tchak, Grand Prix littéraire de l’Afrique Noire.

9 06 2015

Sami TchakSami Tchak est un écrivain togolais. Incisif et hyper cultivé, il est certainement l’un des les plus doués de sa génération. C’est à juste titre qu’en 2004, il remporte le Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire pour l’ensemble de ses œuvres. C’est cet auteur iconoclaste et audacieux dans sa démarche esthétique, que nous avons eu l’honneur d’interviewer.

Pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs?

De mon vrai nom Aboubacar Sadamba TCHA-KOURA, j’ai pris le pseudonyme de Sami Tchak en 1999 pour la sortie aux Éditions l’Harmattan de Paris de deux de mes essais, La sexualité féminine en Afrique et La prostitution à Cuba. Je suis né au Togo, mon pays, en 1960, j’y ai fait mes études primaires, secondaires et universitaires jusqu’à l’obtention d’une licence de philosophie. Avant le bac, j’ai été instituteur (…) Je suis arrivé en France en novembre 1986, avec une bourse du gouvernement togolais, pour des études de sociologie couronnées à la Sorbonne (Paris V-René Descartes) par un doctorat en 1993 (mes recherches sur les changements sociaux liés à la modernisation agricole au Burkina Faso ont donné mon livre Formation d’une élite paysanne au Burkina Faso, paru en 1995 aux Éditions l’Harmattan). Mon premier roman, Femme infidèle, est sorti en 1988 aux NEA de Lomé. Mon deuxième, après quatre essais entre temps, paraîtra en 2001 aux Éditions Gallimard, dans la collection « Continents Noirs », c’était Place des Fêtes. Depuis, j’ai publié cinq autre romans dont quatre qui se passent en Amérique latine, partie du continent américain que j’ai découverte à partir de mes recherches à Cuba et de mes séjours en Colombie, au Mexique… Aujourd’hui, l’écriture est ma principale activité.
 Vous avez un jour affirmé que vous préférez publier vos livres en Europe que dans votre pays. Quelles en sont les raisons?

 Comme je l’ai dit plus haut, mon premier roman est publié au Togo, mais par la suite, vivant en France, il m’a semblé naturel de publier mes livres à Paris. Aussi, et vous le savez peut-être, les éditeurs dans nos pays ont des possibilités assez limitées pour promouvoir leurs auteurs. Non seulement nombre d’entre eux demandent des subventions aux écrivains mais, pire, ils n’ont pas un marché suffisant pour valoriser et faire connaître leurs textes. Cependant, nombre de mes livres sont repris par les Éditions APIC à Alger. En septembre prochain, je sors un roman à Libreville, il est inédit, intitulé L’ethnologue et le sage (il paraîtra en France dans un an au plus tôt). Il y a une question de réalisme. Un auteur a besoin d’une structure qui le soutienne. Mes éditeurs en France ont plus de marges pour cela. Je n’ai pas à avancer de l’argent pour être publié, je reçois plutôt des avaloirs, une avance sur les droits d’auteur. Nos aînés ont agi ainsi: tous ont publié à Paris, et rarement, sinon presque jamais chez Présence Africaine (Senghor, Hamidou Kane, Kourouma, Labou Tansi, Camara Laye, Ouologuem, Oyono, Béti, sauf l’unique roman signé Eza Boto, Ville cruelle, etc., ont publié à Paris, ailleurs que chez Présence africaine).
De plus en plus les écrivains africains sont abonnés aux grands prix littéraires en France : Renaudot, Académie, Goncourt. Ces prix suffisent-ils pour dire que la littérature africaine a fait des bonds qualitatifs?

Je nuancerais cette affirmation: à ce jour, aucun écrivain d’Afrique noire n’a eu le Goncourt (seul Tahar Ben Jelloun, le Marocain l’a eu). Et cinq auteurs, dont quatre chez le Seuil – Yambo Ouologuem,  Ahmadou Kourouma, Alain Mabanckou et Tierno Monenembo – le cinquième, en 2012, Scholastique Mukasonga, chez Gallimard, ont eu le Renaudot, de 1968 à 2012. Aucun auteur africain n’a encore eu le Fémina par exemple. Aussi, l’on ne peut affirmer que l’obtention de grands prix soit forcément le signe d’un saut qualitatif. Non, il y a de très grands auteurs africains qui n’ont jamais eu ces prix-là. Senghor, Hamidou Kane, Mongo Béti, etc.

Je vois… je note que les livres de références sont toujours ceux de Mongo Béti, Cheikh Hamidou Kane, Kourouma, Dadié…

C’est normal que ces auteurs-là demeurent les références, ils sont au programme dans tous nos pays. Ils doivent d’être entrés dans nos imaginaires au fait que nous les avons étudiés au collège, au lycée… Les programmes n’ont pas tellement évolué. Nous en sommes restés à nos classiques, dont le plus couvert de prix est bien sûr Ahmadou Kourouma, pas un auteur de notre génération.

Certains critiques pensent que les livres d’Africains primés en France sont ceux qui ont accepté de se diluer dans la littérature dite mondiale….

Le dirait-on de Kourouma, de Yambo Ouologuem? Je ne le crois pas. Mais une chose est claire: tant que notre valorisation, notre légitimation, notre visibilité dépendront exclusivement des structures d’édition et de promotion occidentales, tout succès de notre part paraîtra suspect. Les langues dans lesquelles nous écrivons, notre histoire elle-même, nous mettent dans la continuité de l’histoire littéraire occidentale. L’essentiel de notre lectorat se trouve en Occident. Cette situation de dépendance exclusive nous rend suspects aux yeux des nôtres dès que nous sortons du lot, pas forcément grâce à notre excellence, mais surtout parce que les instances de légitimation nous ont adoubés. C’est dommage, mais je crains que cela ne soit ainsi pendant des décennies encore.

Etes-vous d’avis qu’il y a quand même des canons auxquels il faut se soumettre pour s’imposer en Europe?

C’est une affirmation à nuancer. Dans un livre à paraître (La couleur de l’écrivain), j’aborde cette question et je dis ceci: « Dans n’importe quel domaine de l’art il existe une connivence consciente ou inconsciente entre des créateurs et une certaine attente des instances de légitimation et du public en fonction des tendances générales. On peut affirmer que si les écrivains africains actuellement en vue, ayant leurs éditeurs à Paris, avaient vécu, écrit et publié dans leur propre pays, ils eussent proposé d’autres livres que ceux que nous lisons d’eux. Qui peut le nier ? Certes, tout le monde ne cède pas facilement à la mode et aux tics du milieu dominant de légitimation. Aussi l’on peut y céder tout en demeurant un créateur singulier. Enfin la résistance à la mode ne donne pas forcément des génies, la médiocrité ayant, elle, suffisamment de ruse, pour emprunter n’importe quel chemin. Mais, certaines conditions de production et de promotion des œuvres culturelles sont probablement plus propices que d’autres au risque de nivellement par le bas ».
Je constate avec regret que les grands mythes africains n’arrivent pas à s’imposer aux autres peuples dans le domaine de la littérature. Qu’en pensez-vous?
Vous avez pleinement raison. Je pense que ce que j’ai déjà dit et expliqué en partie cet état de choses: notre dépendance exclusive à l’Occident pour nos publications, nos promotions et nos légitimations, sans oublier notre usage des langues occidentales, nous mettent dans une situation de marginalité durable. Les mythes africains n’entrent alors dans l’imaginaire mondial que si ce sont des Occidentaux qui s’en emparent pour en faire le lieu de leur création.  Les livres cultes sur l’Afrique sont occidentaux, comme Au coeur des ténèbres de Conrad. Nos voix sont marginales dans le monde. Au-delà de la qualité de nos productions, nous sommes aussi pénalisés par notre marginalité culturelle.
A votre avis quels sont les grands courants de la littérature africaine actuellement?
Pour être sincère, je vous répondrais qu’il n’y en a plus aucun. Après la Négritude, il n’y a plus eu de courant littéraire. Dans le livre à paraître que j’ai déjà cité, La couleur de l’écrivain, j’aborde cette question et j’écris ceci en conclusion: « Beaucoup d’artistes noirs (écrivains, peintres, musiciens, etc.) naviguent aujourd’hui en solitaire, chacun évoluant vers son immortalité illusoire, errant parfois en vide total de lui-même dans un univers aux frontières floutées. Les auteurs de la Harlem Renaissance et ceux de la Négritude n’ont plus de véritables héritiers. Les Césaire, ces nègres fondamentaux, pour reprendre leurs mots ! Ces nègres dignes, comme aiment à nous rappeler nombre de nos détracteurs ! Ces nègres dont les derniers spécimens se sont effacés !  Cette race noble qui nous a si bien portés et dont nous avons si souvent été indignes si nous ne nous sommes pas montrés envers eux tout simplement ingrats !  Il semble, comme aiment à le dire nombre des détracteurs de notre génération à nous, que l’ère des aigles a pris fin, et que, aujourd’hui, de n’importe quel moineau on peut faire un roi ».
Le constat général en Afrique est que les gouvernants ne soutiennent pas le livre. A votre sens, y a t-il une raison politique à cette situation?
Dans certains pays, surtout dans le Maghreb, en Algérie par exemple, des gouvernements font l’effort de soutenir la culture par le livre, mais en général, il y a peu d’initiatives dans ce sens sur le continent africain. Je pense qu’au-delà des raisons politiques, il y a aussi une explication plus triviale: cela ne fait pas partie des priorités, pas même des nécessités. Or, sans soutien de l’État, il est difficile de promouvoir les arts quels qu’ils soient. La culture ne peut s’épanouir, produire ses nobles représentants que grâce au soutien de l’État, de mécènes privés, etc. Malheureusement, je ne crois pas que les choses changeraient de si tôt. Au contraire, avec la crise actuelle, elles s’empireraient, et les créateurs africains continueront de chercher leur salut en Occident, comme le firent nos aînés les Senghor et tous ceux qui sont toujours nos références.
Quels doivent être les grandes lignes de la mission des associations des écrivains africains?

Je crois que les associations d’écrivains dans les pays africains devront (elles le font déjà) s’imposer comme objectifs de constituer des lieux de bouillonnements culturels, grâce à des expériences partagées de lecture et d’écriture. C’est ce qui avait favorisé cette sorte de boum littéraire au Congo-Brazzaville avec les Sony Labou Tansi, Sylvain Bemba, Henri Lopes, Maxime Ndebeka… Ils avaient découvert ensemble les auteurs latino-américains, se relisaient leurs textes, discutaient de leurs pratiques littéraires… Une solidarité s’était créée, une complicité aussi. Les résultats sont là. Les associations devraient aussi constituer des supports pour leurs membres dans la recherche de vrais éditeurs, sur place et à l’étranger, se renseigner sur les diverses possibilités de bourses et de résidences d’écriture partout dans le monde. Elles devraient devenir, pour chaque membre, les premières lectrices et critiques des textes, se montrer donc assez exigeantes, éviter les flatteries mutuelles… Elles devraient se mettre en relation avec des écrivains d’autres zones géographiques, pour des échanges d’informations. Enfin, il y a beaucoup de choses dont elles se chargent déjà, avec les difficultés que cela suppose.

 Parlez-nous un peu de la situation dans votre pays?

Longtemps, le Togo a été absent de la scène littéraire africaine. Mais depuis quelques années, on entend parler d’auteurs togolais comme Kossi Efoui, Kangni Alem, Edem Awumey, Théo Ananissoh, moi-même… Au point que certains parlent de boum! La réalité dans le pays est nettement moins reluisante, car tous ces auteurs publient et vivent, du moins la plupart d’entre eux, à l’étranger. Les maisons d’éditions togolaises ont les mêmes difficultés que celles que connaissent beaucoup de maisons d’éditions africaines: pas d’espace de vente, pas de moyens financiers, pas de possibilité d’entrer dans la concurrence avec les éditions occidentales. Du coup, le rêve de tout écrivain, c’est d’avoir un éditeur à l’étranger, en France surtout pour les francophones, qui ne savent pas toujours qu’ils pourraient aussi envoyer leurs manuscrits à des éditeurs en Belgique, en Suisse et au Québec.  Disons que les perspectives pour les auteurs publiant sur place sont assez limitées. Leurs talents ne sont pas suffisamment valorisés. Hélas!

Que représente Sami Tchak en termes de production littéraire?
Pas grand-chose, sinon un auteur dont on parle relativement, dont les textes intéressent certains étudiants et leurs professeurs pour des mémoires, des thèses, des articles, des conférences… Je dois dire que si c’est important à mes yeux d’écrire, je ne suis pas indispensable. C’est peut-être ce qui me rassure: je n’ai pas de compte à rendre.

Interview réalisée par Etty Macaire

 

 source: http://ivoirecritique.blog4ever.com


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